sublum
connaissance


Envoléa, notre contrée, se meurt

par Sublum



La vallée défigurée s'étendait sous mes pieds. J'étais à l'endroit même où je m'étais posté, quelques années auparavant, aux côtés de toi, Chan 5, ma douce aimée, avant que les hordes de villageois fous de douleurs viennent me pourchasser mais je ne reconnaissais plus rien. Là où tes merveilleux yeux noirs riaient encore des formes biscornues que la nature avait su créer, des monstres d'aciers entaillaient maintenant la montagne, lacéraient les étendues aux reflets roux, couleur de notre union. Comment ne pas comprendre le vent soufflant sa colère, froissant, ployant des arbres agonisants, gisant sur le sol comme préférant détruire lui-même son œuvre plutôt que de la laisser à d’autres ? Que s'était-il donc passé ? Tout est allé si vite. Pourtant, je ne le savais que trop. Tout ce temps passé dans la froideur sans vie de l’espace m’a permis d’y repenser. Depuis que Nerius, l’infâme Nerius, destructeur sans cœur, avait fait son apparition, tout avait changé irrémédiablement. Envoléa, ma planète de naissance, le pays que toi, Chan 5, tu avais façonné de tout ton être. Ce pays, berceau de nos émotions passées, mourrait et je ne pouvais pas le sauver.

Je savais que je n’avais que peu de temps pour accomplir ma tâche mais le trajet serait plus court que prévu. Un bras de mer s'était asséché depuis ma dernière venue, se retirant de la vallée comme pour refuser de participer au massacre. La nuit, seul le bruit des machines se faisait encore entendre et je pouvais évoluer à ma guise, mes sens aigus à l’affût. Je ne craindrais pas de croiser la mine pleine de remords de ces pauvres hères, devenue plus triste encore depuis mon départ vers une terre moins hostile à mon encontre.

Après des heures d’une longue descente, passée à rechercher les quelques maigres témoignages subsistant d’un passé que je savais révolu, le coup vint me frapper en plein coeur. Tu étais là, arpentant les marches de ton palais, perdue. Personne autour de toi pour se soucier de ton désarroi. Celle que tout le peuple avait élue princesse, toi, Chan 5, créature enfantée par les dieux venus d’ailleurs, le produit d'une conjonction spectaculaire, sauvée des griffes de l'univers, in extremis, par quelques volontés mystérieuses et fortes, tu te livrais à cette danse absurde, abandonnée de tous, en proie aux affres de la déchéance... Nous découvrîmes que ta galaxie fut engloutie dans le néant d'une autre et pourtant, tu es venue à nous, fragile, seule rescapée d'un monde regorgeant de magnificence et d’êtres sublimes pour qui l'amour régnait en maître. Je ne pouvais pas croire que toi, ma créature, maîtresse de mon cœur, dont le souvenir seul a pour don de me troubler, puisse être le corps sans vie, devant moi qui s’agite, désarticulé.

- Chan 5, me reconnais-tu ?
- Qui ? Qui se présente à moi ? dis-tu.

Ta voix me paraissait effroyable. Tes intonations, je les reconnaissais mais elles me paraissaient singées à outrance, comme si un être pervers et profondément mauvais s’était fait de toi une caricature. Quelle torture ne t'avait-on pas infligée ! La rage s'emparait de mes poings, de mes tripes. J'en voulais à la planète entière mais aussi surtout, à Nerius.

- Je ... ne comprends plus, dis-tu en me regardant.
- Chan 5, je suis ton amour, banni pour t’avoir aimé, revenu des confins de l’espace où mon cœur devait périr à jamais. Toi ma belle, ma si douce, ma tendre, te souviens-tu de moi à présent ?

Depuis mon enfance à Envoléa, j'aimais me réfugier sur les longues plages de sable rouge pour écouter les dauphins siffler leurs chants d'amour, essayant de deviner pour qui ils seraient destinés. Parfois, un ange, ces êtres si frêles qui se laissaient mourir à ne pas vouloir être capturés, venait pour se poser sur mon épaule. Il me susurrait à l'oreille des mots dans sa langue étrange, langue que j’aurais tant voulu connaître mais qui me rebutait tant à l'école. Chan 5, toi tu avais ce don de pouvoir leur parler. Tu n'étais encore qu'une enfant, à peine reposée de ton long voyage. Ta volonté, pourtant, façonnait ce monde jusqu'à le rendre idyllique, trop. Et moi, je ne rêvais que d’une chose : t’approcher.

- Toi, ici ? Que m'est-il arrivée ? Je ne...
- Ma bien aimée. Je sais ce qu'ils t'ont fait. Je suis venu te chercher pour te sauver.
- Aide moi ! Mon amour ? Je ne peux plus supporter...

Mon coeur se déchirait par petits morceaux qui se recollaient ensuite pour mieux se déchirer encore et encore. Je connaissais le remède à ton mal. Ce monstre de Nerius n'avait pas seulement transformé le bleu du ciel en vapeur étouffante de mercure. Il n'avait pas seulement transformé les reflets d'ocres, de roux en acier froid et stérile. Il t'avait volé ton cœur et j'allais te le rendre, grâce et merci à Eux, maîtres des choses qui régissent l’univers, peuple de tes ancêtres que tu croyais à jamais disparut.

D'un coup ferme et adroit, je te frappai sur la poitrine. Un long sifflement plaintif me vrilla les oreilles, puis une cavité se souleva, miroitant la faible lueur que les nuages gazeux ne filtraient plus du cosmos. Un coup d’œil dans tes entrailles m’apprit que ton réseau éthérisé n'avait pas été endommagé. Je replaçais la précieuse puce, conçue par les pères de nos pères, dans ton réceptacle. J'imprimai une légère pression du bout des doigts, t’effleurant mon amour, pour la fixer correctement. Un flash parcouru le long de ton bras, remontant par intermittence pour venir illuminer tes jolis yeux, noirs le reste du temps. L'opération avait réussie.

Sur Envoléa, on dit que deux êtres qui s'aiment fort au point d’envoûter les dauphins pouvaient, s'ils le souhaitaient, s'établir dans le grands palais. Pourtant, Chan 5, ma bien aimée, ma princesse venue d'ailleurs, tu ne pouvais pas m'aimer ! Comment aimer celui dont tu ignores l'existence ? Moi, j'étais fou de toi. Aussi, tu as compris pourquoi je jouai ma vie en franchissant les zones interdites, rejoignant, contre l'avis de tous, ta zone de jeu interdite.

Toi, ma princesse aux yeux d'ange, majestueuse, pleine de grâce, tu flottais au dessus de l'eau, jouant de tes sonorités pour la plus grande joie de dauphins, toujours plus nombreux à te suivre dans chacune de tes danses, avec une réelle émotion. Tu t'étais retournée, sentant ma présence en ces lieux sacrés et tu m'avais vu ? Moi venu du fin fond d’Envoléa, où la chaleur tuait les imprudents qui s'aventuraient sans conscience. Un oiseau, blanc, immaculée, vint à moi, jouant le rôle de messager entre nous pour nous permettre la communication que le protocole interdisait avec tant d’absolu.

- Dépêchons de partir, Chan 5. J'entends déjà les troupes de Nerius. C'est lui l’auteur de tout ce mal qui t’a été fait. Ton coeur, ta vie t'est enfin rendue, par mon action.
- Je sens monter en moi une sourde sensation ! Je te... retrouve...
- Viens, te dis-je. Le temps nous est compté. D’ici peu le monde tournera à l’envers pour que les oiseaux s’y noient.

Mon vaisseau n'était plus très loin, cependant il fallait gravir les montagnes. L'air devenait de plus en plus suffocant. Nerius avait pratiquement terminé la destruction de cet havre de paix où nous avions grandit. Des créatures, immondes et cruelles, fondaient sur nous depuis le ciel, transperçant la nuit. De nouvelles espèces inconnues de moi, sans doute créées de toute pièce par un Nerius amer, sans cœur mais plein de haine. Chan 5, tu arrêtas ta course folle derrière moi. Tu fus stupéfaite. Une larme coula sur ta joue.

- Regarde, dit-elle. Cet ange ne volera plus. Il est venu pour me prévenir de la mort de ses congénères. Ses ailes sont meurtries pour toujours.
- Chan 5, pressons le pas, veux-tu ? Nous finirons par y rester, nous aussi, si nous ne bougeons pas.
- A quoi bon partir ? me dis-tu les yeux pleins de larmes.

Je me remémorais cette comptine, apprise à l’école, pendant les cours de langue des anges. J’avais besoin de courage pour t’emmener loin de ce monde, loin de ces êtres chers qui t’avaient accompagnée tout au long des étapes jalonnant ta vie.

« La petite fille qui aimait rêver.
La petite fille qui rêvait d’aimer. »

J’aurais tant aimé connaître la suite. Chan 5, tu m’y aurais aidé, par ta patience infinie et ton amour pour moi. Mes yeux brillèrent, t’intriguant Chan 5. Je m’avançai. Ma main effleura ton bras. La communication s'établie lentement mais puissamment entre nous, de corps à corps, dans une cascade infinie d'émotions, dans un torrent d'images, de sensations intenses. Le flux entra en toi et te parcouru de part en part, éveillant jusqu’à la moindre de tes cellules endormies.

- D'où connais-tu ce monde ? demandas-tu.
- Je l'ai retrouvé après maints et maintes années passées à errer dans les tourments du cosmos, pleurant mon exil imposé par ton peuple, pleurant ta perte irréparable, toi mon amour d’une seule vie.

Chan 5, tu te penchas vers moi, m'embrassas, me serrant dans tes bras du plus fort que permettait ton élan vital fraîchement retrouvé. Ta puce t’autorisait à nouveau l'amour, la compassion, le désir. De pantin que tu étais devenue, tu retrouvais, à présent, toute la grâce intérieure qui t’avait permis de forger Envoléa.

- Ton calvaire fut le mien aussi, mon amour. Va, emmène moi dans ce pays dont toi seul connaît l'existence, la clé. Je te suivrais, élu de mon coeur.
- J'ai retrouvé un de tes mondes.
- Je sais, j'ai reconnu leur magnificence. Ce sont Eux qui t’envoient. Bien qu'étant petite lors de mon arrivée en ces lieux perdus, mes souvenirs sont restés gravés à jamais dans mon coeur. Les êtres qui m’ont enfantée m’ont aussi transmit le goût de retrouver leur essence.

Un cri perçant. Une pierre qui se fracasse non loin de nous. Un flash subitement. L'oiseau blanc m'avait dit ces simples mots, parlant en ton nom : « Viens, toi que j'attendais. Viens nager près de mes dauphins ! Ils ont déjà parlé de toi et connaissent ta venue ». Une immense vague m’avait alors soulevé dans les airs et je fus transporté à tes côtés Chan 5, ma princesse.

Hélas, trop vite, notre idylle fut ressentie à travers le monde que, pourtant, tu avais créé pour cela. Nous ne nous quittâmes plus que lorsque les villageois, fous de colère et de jalousie pour toi furent emmenés par Nerius, ce fourbe, pour me pousser à l'exil. Mortifié de tout mon être, je dus quitter la terre féconde de notre Envoléa pour d'autres cieux misérables et lointains, si loin que mon coeur ne pourrait plus le supporter. Toi ma princesse, ton sort fut de perdre ce qui t’animait au plus profond de ton être : ta passion, ton amour, tes sentiments. Tout fut détruit en toi, te laissant comme une forme sans vie, mimant un être disparu depuis longtemps.

- C’est le vaisseau. Entre vite. Il est tout juste temps.
- Quelle est cette technologie ? demandas-tu. Je ne la reconnais pas.
- C'est celle du monde de tes créateurs. Ils ont avancé dans la science au delà de toute notre imagination. Ils sont capables de prodiges que nos savants jugeaient impossibles. J’ai tout vu. Ils m’ont tout montré, gage de leur bonne foi en moi, ton sauveur.
- Pourquoi ne viennent-ils pas détruire Nerius, ce monstre, dans un claquement de poussière ?
- Là où je t'emmène, Nerius jamais ne pourra être. La navigation de ce vaisseau n'a besoin d'aucune carte céleste. Nos deux coeurs suffiront à le mouvoir.

« La petite fille qui aimait rêver.
La petite fille qui rêvait d’aimer. »

Au loin, les cris des bêtes féroces rugissaient de nous voir nous échapper. Nous pénétrâmes dans le vaisseau dont l'énergie pure du réservoir se mit à briller, sentant notre amour si fort. Chan 5, tu me serras fort dans tes bras et le vaisseau se mit en branle. La puissance des moteurs dépassait les forces colossales du vent et des eaux réunis. Au dehors, le triste décor d'acier et de rocaille s'évaporait, comme perdant toute consistance atomique. L'univers entier vacillait et se dérobait à notre vue. Une lueur baigna la pièce où nous étions solidement amarré l'un à l'autre. Le vertige du vide, immense, inconcevable se fit un chemin en nous, nous effrayant quelques secondes, puis la chaleur nous enveloppa, bienfaitrice.

Des petites touches de couleurs constellaient le ciel. Je reconnaissais ce pays d'où l'on ne revient jamais, la terre des ancêtres de ma bien aimée. Ces êtres aux pouvoirs étranges dont tu étais le plus beau spécimen, comme jeté en cadeau à nos tristes destinées pour nous ouvrir les yeux.

Une silhouette, longiligne, d’une grâce à couper le souffle, s'approcha, ailes tendues. Chan 5, mon amour, tu te métamorphosas sous mes yeux. Ta silhouette s'allongea, elle aussi. Mes mains disparurent à mon tour, laissant place à deux longues ailes d’un blanc pur vibrant d’énergie. Le sol se déroba sous mes pieds quand, ceux-ci même, fusionnèrent en une nageoire puissante, membre dont l’agilité me permit de te rejoindre.

Dans l'atmosphère finement tachetée, drogué de plaisir, je poussai un immense cri d'amour qui fit vibrer les coeurs de tous, d’ici jusqu’à l’autre monde, provocant la mort instantané de Nérius, abomination de la nature à jamais effacée du tableau noir de la vie. Ainsi furent fait, la justice et notre volonté.



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