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L'amour triomphe toujours

par Sublum



Chan la Rousse approchait suivie de prêt par sa panthère. Sur cette planète, la végétation était dense, si dense qu’il fallait un sabre pour avancer. Le rugissement puissant de l’animal qui avait fait fuir tant de prétendant se fit entendre largement, pourtant, au travers des plantes aux senteurs inconnues. Instantanément, les villageois se préparèrent à son passage. Les genoux se ployèrent. Les dos se courbèrent. Les fronts reposèrent sur le sol. Un silence religieux précéda l’apparition de Chan la Rousse, femme au corps désirable, reine de ce continent, s’étendant jusqu’à l’horizon et au-delà.

- Où est-il ? Où est l’étranger ? dit-elle.

Un de ses serviteurs aux muscles d’acier empoigna un des villageois par le col, le soulevant de quelques centimètres. La panthère, nerveuse, déchira le silence à son tour, tirant sur sa laisse. Le ciel prenait des reflets violets, comme toujours à cette heure de la journée. L’atmosphère était saturée de particules hallucinogènes pour qui se risquerait à ne pas porter de masque. Le serviteur, montagne de force dévouée à sa maîtresse, voulait arracher celui du villageois. Je décidai de me montrer :

- Je suis là. Lâche-le, à présent.

Mon autorité naturelle, garant de ma noblesse, fit reculer le colosse. Malgré tout, il interrogea sa maîtresse du regard, avant de reposer le villageois sur le sol. Celui-ci se perdit en mille prières, baisant le sol avec plus de ferveur que jamais. Chan la Rousse, sans un mot, me détailla des pieds à la tête, me jaugeant avec un soin infini. Lentement son regard changea, montrant qu’elle me reconnaissait, après tout ce temps. C’est cet instant que j’attendis pour poursuivre.

- Chan la Rousse, mon vaisseau est sur la colline aux arbres terrestres. Viens, il est temps de rentrer à la maison.

Je laissais passer quelques secondes, le temps que mes paroles produisent leur effet. Une larme coula de ses grands yeux noirs qui furent la fierté de notre planète. La panthère bondit vers moi rugissante mais stoppa net. Elle aussi m’avait reconnu. Son cerveau électronique dernier cri ne risquait pas d’oublier mon empreinte. C’est moi qui l’avais conçu.

- Et que fais-tu de mon peuple ? dit Chan la Rousse.
- Ton peuple n’a jamais eu besoin de toi. Une autre viendra et tout recommencera. Pour eux, rien ne changera jamais.
- Je me suis attachée à mon peuple, dit-elle. Sans moi, il sera perdu.
- Ta place est parmi nous, Chan la Rousse. Nous sommes ta famille. Cette peuplade primitive n’est rien. D’autres planètes t’attendent, plus merveilleuses encore, moins hostiles. Il est temps pour toi de jouir de la vie qui te revient de droit.
- Famille qui, pourtant, a décrété mon exil sur cette terre perdue loin de celui que j’aime.

Nous approchions le cœur du sujet. Dans mon bras, une légère vibration m’informa. Le vaisseau, dans lequel j’étais venu, attirait de plus en plus l’attention des rebelles. Le temps courrait contre nous, à présent. Je devais ramener Chan coûte que coûte.

- Le conseil a eut le temps de réfléchir, depuis lors. Il est prêt à reconsidérer sa position.
- Je connais trop bien le conseil. J’ai eu, moi aussi, l’occasion de réfléchir. Je sais que jamais il n’acceptera de revenir sur quoi que ce soit.
- Celui que tu aimes te sera rendu. J’en fais mon affaire. A présent, viens vite. Les rebelles vont attaquer cette planète.

J’avais prononcé cette dernière phrase dans notre langue natale, afin de ne pas effrayer les indigènes toujours prosternés. Chan la Rousse fut surprise d’entendre à nouveau ce dialecte réservé aux grands de cet univers. Puis, elle fut terrifiée d’apprendre l’horreur qui allait bientôt se dérouler sur sa planète. La panthère, du même noir que les yeux de Chan, tournait de gauche à droite, augmentant d’un cran la tension de tous.

- Le conseil ne va pas envoyer ses troupes, dit-elle. Il veut me voir périr avec cette planète, sacrifiant du même coup tout un peuple à la conscience émergeante.

Son intelligence était stupéfiante. Plus que jamais, il fallait que Chan la Rousse revienne. J’avais outrepassé toutes mes prérogatives pour venir jusqu’à elle. J’avais violé tous mes principes, ceux-là même qui avaient forgé ma renommée. Je ne pouvais pas échouer dans cette mission.

- Il n’est pas trop tard pour te sauver, Chan la Rousse. Nous avons déjà choisis un lieu d’accueil. Des gens, là-bas, seront près à t’aider. Nous arrangerons une rencontre avec ton être aimé, si tu le souhaites.
- Le temps a passé. Ici tout est différent. Les gens sont purs et ont besoin de moi pour les guider. Si un seul de mes hommes doit périr dans cette bataille. Je périrais avec lui. Ainsi en est de l’amour.
- Chan la Rousse ! Cette décision est terrible à entendre, pour moi qui t’ai créée. Mais puisqu’il en est ainsi, pour toi, je viendrais mourir aussi.

Je profitai d’un instant de silence pour chasser de ma conscience les vibrations intermittentes provenant de mon bras. Le danger était plus grand encore. Nous étions sur le point d’être découvert avant que l’offensive commence. Il était temps d’abattre ma dernière carte :

- En ce moment même, un bataillon de mes meilleurs combattants attend mon signal pour fondre, comme un seul, sur les rebelles. La guerre sera terrible et rude mais nous en sortirons indemne sinon avec les honneurs.

Chan la Rousse réprima un sourire. Une lueur que je connaissais trop s’alluma dans ses yeux. Le pire était à craindre.

- Je n’ai que faire de tes combattants, dit-elle. En venant ici, tu as perdu ton temps et risqué ta vie. Jamais je ne retournerais parmi vous. Tu feins d’oublier pourquoi je suis ici. Mes travaux sur cette arme interdite, c’est ici même que je les ai poursuivis. L’armée rebelle sera anéantie sans même s’en rendre compte. Dans son sillage, le grand conseil devra plier, lui aussi, pour le mal qu’il m’a fait. Toi, mon créateur, sauve-toi et va porter cette nouvelle. Qu’ils me rendent celui que j’aime ou bientôt ils connaîtront le sort de l’armée rebelle.

Je fus stupéfait par tant d’assurance et de détermination. Ainsi, elle avait poursuivis ses travaux, contre l’avis de tous. Comment avait-elle pu, sur ce rocher éloigné de toute civilisation avancée ? L’intelligence vive qui se tapissait derrière sa beauté avait été largement sous-estimée, par moi y compris. A partir de rien, elle avait su tout reconstruire et reprendre ses recherches, dans le plus grand secret. Aucun de nos rapports n’avaient mentionné la moindre activité neutronique dans ce secteur de la voie lactée. Chan la Rousse me lança cette dernière parole avant de s’en retourner dans la forêt, parole que je connaissais bien pour l’avoir répété moi-même tant de fois.

- N’oublie pas ce que tu m’as appris. L’amour triomphe toujours. L’amour triomphe toujours. Adieu.

Les villageois se relevèrent un à un. Ne perdant pas une minute, je pressai mon avant-bras pour une téléportation jusque dans le vaisseau. Une fois à bord, je changeai immédiatement le signal pour mes troupes. Il ne fallait plus attaquer. Il fallait fuir, fuir, du plus loin que l’on pourrait…


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