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Sauve-toi Licorne !

par Sublum



Elle me regardait de côté, magnifique comme un puissant animal sortit tout droit d’un mythe. La corne fièrement dressée sur le devant de son crâne était de nacre pur. Sa longue crinière blanche lui donnait un aspect de noblesse étrange. Elle était sauvage et se cabrait quand je l'approchais. L'écho de ses hennissements retentissait dans la prairie avec une force incroyable. La licorne disparut au galop.

Quelques minutes plus tard, je me demandais si je n'avais pas rêvé. Tomber nez à nez avec une licorne en cette saison, dans ce coin de la galaxie était plutôt incompréhensible. Sans doute une reconstitution de synthèse oubliée là par un de ces talentueux et richissimes artistes de ma planète mère. Elle finira bien par revenir. Ces animaux sont faits pour interagir.

Je continuais de marcher sur le tapis d'herbe molle dont la couleur agressive contrastait si violemment avec l'atmosphère dense et humide qui régnait. Ma respiration avait eu le temps de s'adapter depuis quelques mois mais je n'avais toujours pas trouvé ce que j'étais venu chercher. J'allais devoir repartir, faute de provisions ou bien trouver un autre moyen de subvenir à mes besoins vitaux.

Après tout ce temps passé à arpenter le sol de cette planète, la végétation me paraissait étrangement familière malgré que je ne fusse pas né sur ce monde ni sur aucun qui lui ressemblait. Je venais d'une planète moins chaude, situés à des années-lumière d’ici. Ma planète était aussi beaucoup moins vaste mais, hélas, extrêmement surpeuplée, le climat étant très recherché. Mon métier, mon expérience, mon goût pour l’aventure m'avait permis de fuir la fourmilière invivable du rocher qui m’avait vu naître. Ici, dans ce coin reculé, loin des routes balisées du cosmos, il n'y avait personne pour venir me troubler. Pourtant, il y avait bien cette licorne où alors avais-je rêvé ?

La chaleur insupportable arrivait par bouffées entières portée par le vent du sud. La proximité du soleil déséquilibrait complètement l'atmosphère de cette planète instable et des formations blanchâtres et biscornues apparaissaient dans le ciel. Ce n’était pas bon signe. Comme je m'étais sacrément éloigné du vaisseau, je commençais à craindre pour ma sécurité. Si le moindre problème survenait, je n'aurais matériellement plus le temps de me réfugier à l'abri de ses champs protecteurs.

L’écho du rythme du galop reprit derrière moi. La licorne avait du longer la clairière pour revenir vers moi après un immense détour. Je l'observais, impassible. Elle s'approcha, plus près encore que la première fois, curieuse et innocente. Quel splendide animal ! Elle avait du coûter une fortune. Quelle précision dans les détails ! Quel réalisme comportemental ! Elle s'avança encore. Je pouvais presque la toucher. Je levai mon bras lentement pour ne pas l'effrayer. Je devais être fou pour tenter un tel geste. Un seul coup de sabot et il n'y aurait personne pour venir me sortir de cette clairière. Pour moi, ce serait la mort assurée dans ce trou perdu.

Ma main toucha son flanc. Il était chaud, bien plus que l'atmosphère. Je ne comprenais pas. Le tissu paraissait presque vivant sous la pression de mes doigts. L'animal dégageait une odeur fortement incommodante, ce qui était plus que surprenant pour une créature de synthèse. C’était gâcher la réalisation toute entière. La licorne eut un mouvement brusque. Je retirai précipitamment mon membre maladroit et cessa tout mouvement.

Mes idées s'embrouillaient devant le spectacle de cette licorne si réaliste, abandonnée au milieu de nulle part. Qui avait pu vouloir l’amener ici ? Peut-être n’étais-je pas seul ? Mes pensées divaguèrent un moment avant d’être ramenée brutalement à la réalité par le vent qui se déchaînait de façon désagréable pour ma sensibilité exacerbée. Le ciel changeait de couleur d'une façon si particulière à cette planète. Je savais que cela ne présageait rien de bon. Ma maigre expérience de la météo locale me soufflait de m’en aller le plus vite possible.

Certes, la découverte de cette licorne sauvage était intéressante mais je ne devais pas oublier mon objectif principal. J’y avais consacré une trop grande part de ma vie, explorant les recoins de l’espace, risquant ma vie même parfois. Mon but n’avait pas changé depuis tout ce temps. Je voulais trouver, oui moi et moi seul, le dernier représentant du peuple des Autres. Ces monstres qui avaient tentés de nous exterminer moi et ma race entière. Ces êtres vils et bagarreurs s'étaient répandus comme une gangrène au travers de notre voie lactée. Je dis bien notre voie lactée car nous y étions bien avant eux, oh oui. Nous aurions peut-être du les frapper à ce moment là, avant qu’ils puissent nous faire tant de mal.

Mais à présent la guerre était finie. Curieusement, ces créatures avaient elles aussi le corps chaud, comme cette licorne devant moi. Notre technologie avancée de plusieurs rotations stellaires n'avait eu aucun mal à trouver leur faille et à avoir raison d'eux. Ils se sont éteints les uns après les autres, tombant au combat sans même en comprendre le comment. J’avais toujours un peu de rage au fond de moi en évoquant ces souvenirs légués par mes ancêtres au cours de ma gestation. Je sentais dans ma poche ventrale secondaire le virus protéiforme qui se multipliait comme faisant écho à mes pensées.

Le poison que j’avais synthétisé en mon sein était d’un nouveau genre, beaucoup plus nocif et puissant. Bientôt, je déverserai tout ce fiel par l’une de mes bouches, le projetant loin sur la créature faiblarde et immonde. Et alors je deviendrai célèbre et serait glorifié par mes pairs dans toutes les constellations pour avoir tué le monstre, le dernier. Celui là n’était pas comme les autres, certes, mais il mourrait malgré tout avec ses congénères. Grâce à ma nouvelle composition chimique, il périrait lui aussi et plus aucun être humain dans l’univers ne pourra jamais plus nous faire du mal. Cette race nauséabonde et molle ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

Pour l'instant, je ne voyais que cette splendide licorne et, comme je l’avais prévu, de l'eau commença à tomber du ciel et à s’insinuer dans mes pores. Dieu que je haïssais cette planète. J'eus un long et sonore hoquet de dégoût. La licorne, affolée tout à coup par ma présence, s'enfuie en galopant et disparut loin à l’horizon. Je n'avais plus qu'à rentrer au vaisseau et partir faire une ronde sur un des autres continents. La traque ne faisait que commencer. Il n’y aurait pas d’échappatoire.


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