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Le Fardeau

par Fabien Tournel



La petite fille marchait parmi les Hommes, déambulant au hasard des avenues, des ruelles et des sentiers. De temps en temps, elle grimpait dans un arbre, pénétrait dans une maison. Rien ne lui était interdit ; personne ne la réprimandait. Elle errait dans les jardins publics et les prisons, sur toutes les routes et tous les océans…

Elle marchait sans cesse parmi les vivants, déambulant comme une ombre, une âme en peine. De temps en temps, elle suspendait sa marche, et se mettait à pleurer. Rien ne lui était permis ; personne même ne la remarquait. A son approche, l'inertie s'emparait du monde ; une once d'éternité enrouait mécaniques, sabliers et clepsydres ; et un parfum de fleurs fanées, une chape de silence, un voile de brume...

L'extérieur et sa bulle, deux univers inconciliables, bien que mutuellement imbriqués. La Vie et sa contrepartie.

Pourquoi les Hommes doivent– ils mourir, encore et à jamais ? Pourquoi ne peuvent-ils s'y résoudre et s'y préparer ? Pourquoi ceux qui s'aiment ne partent-ils pas ensemble, sans laisser derrière eux des cris et des larmes ? Qui doit vivre, qui doit mourir ? Et pourquoi me revient–il d'en décider ?... Le poids, la souffrance, intacts même après le supplice d'une éternité.

Un oiseau sur une branche ne craignait rien d'elle, car il n'appartenait pas au peuple qui l'avait un jour engendrée. Elle, cette petite fille qui avait souri, ri, chanté ; ce chant qui s'éteignit et devint oraison funèbre ; cette Mort qui se coulait à présent dans les rues comme un poison dans les veines, noyée par ses cibles potentielles, s'efforçant constamment d'endiguer ses instincts, cette nature létale qui la submergeait parfois, souvent, inévitablement.

Un contact, un regard, un soupir incontrôlé... et quelque part, quelque victime s'effondrait. L'incident prenait la forme d'un arrêt cardiaque ou d'un crime concédé à une tierce personne, marionnette aléatoire d'une noirceur invisible. Souvent la foule accourait pour se masser autour de la victime, mais elle était déjà loin ; partout et nulle part à la fois, impalpable aux mains vengeresses, hors de portée des plaintes aiguisées ; néanmoins condamnée, torturée, écartelée jusqu'aux tréfonds de sa conscience.

J'ai mûri dans l'au-delà. J'ai compris, puis accepté, l'impossibilité d'un choix juste et objectif. La seule alternative consiste à nier ses responsabilités, à laisser faire le hasard. Mais je ne le supporte pas davantage, et ne peux m'y résigner tout à fait… Il n'existe pas de protocole pour choisir sans souffrir, choisir sans le doute, choisir sans mourir un peu soi–même. Je suis si lasse de l'avoir chercher en vain. Je me suis usée, étiolée peu à peu. Les dernières lueurs de Vie me quitte, et je me refuse à compenser ces fuites par quelque épidémie ou génocide... Bientôt, le glas de la Mort sonnera. Bientôt, je le sens, je succomberai à mon propre parfum. Je serai libérée de cette antichambre, cette longue agonie, cette immémoriale malédiction. Enfin... Confier mon nom à l'oubli, mon corps au néant... Et que disparaisse en moi mon propre souvenir.

Cet enfer sans égal qui fut son second souffle, elle le supporta pendant les siècles d'une éternité relative, un fragment de seconde, avant de succomber à son fardeau.

Je fus son ultime victime. Elle ne m'a pas choisi, mais je suis son héritier. Sa mémoire, ses doutes et sa douleur – incluant la mémoire, les doutes et la douleur de tous les Hommes qui se sont éteints depuis l'aube de l'espèce –, ce fardeau est le mien désormais. Ce sont mes épaules qu'il écrase, ma conscience qu'il lacère à vif...

Pourquoi les Hommes doivent–ils mourir, encore et à jamais ? Car telle est la condition de la vie, ce qui lui donne son sens et sa valeur.

Pourquoi ne peuvent-ils s'y résoudre et s'y préparer ? L'éternité serait nécessaire à cela.

Pourquoi ceux qui s'aiment ne partent-ils pas ensemble, sans laisser derrière eux des cris et des larmes ? Pour que l'amour des Hommes se tisse en une belle toile, et non en une fragile mosaïque de doublons isolés.

Je ne sais combien de temps ces réponses atténueront mon tourment.
Je ne sais combien de temps je désavouerai le néant qui m'attend.
Mais jusqu'à la délivrance, quoi qu'il advienne, je marcherai parmi les Hommes.


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